Alors que l’investissement à impact poursuit son développement, certaines entreprises innovantes ont encore besoin de solutions de financement adaptées à leur stade de maturité et à leurs ambitions.
Forte de près de trente ans d’expérience dans le développement économique et la finance inclusive au bénéfice de populations vulnérables en Afrique, en Amérique Latine et en Asie, ADA a créé le Financing Innovation Tool (FIT) pour répondre à cet enjeu. Son approche : apporter un capital flexible pour accompagner des entreprises à impact dans des phases où elles ont besoin de temps, de confiance et de financements adaptés pour changer d’échelle et attirer d’autres financeurs.
Axel de Ville, Chairman of FIT and Director of Strategy and Innovation at ADA, revient pour Hubfinance sur cette approche, le modèle « Donate to Invest » et la manière dont le FIT combine exigence, flexibilité et accompagnement dans la durée.
Malgré l’essor de l’investissement à impact, certaines entreprises restent difficiles à financer. Après plus de 30 ans d’expérience aux côtés d’entrepreneurs dans les pays en développement, quel constat a conduit ADA à créer le FIT ?
ADA est engagée depuis plus de trente ans dans le développement de l’investissement à impact, avec une ambition claire : soutenir des petites et moyennes entreprises locales capables de générer un impact positif auprès des populations vulnérables. Cela peut passer par l’accès au financement, à l’eau ou à l’énergie, ou encore par l’adoption de nouvelles pratiques agricoles permettant de mieux faire face aux changements climatiques.
L’investissement à impact est aujourd’hui en croissance, mais les besoins des populations vulnérables restent considérables et les solutions pour y répondre doivent continuer à évoluer. L’innovation joue ici un rôle essentiel, en tenant compte des réalités locales, d’autant plus que les entreprises évoluent dans des contextes où les modèles économiques sont encore en construction.
C’est ce constat qui nous a conduits, il y a trois ans, à réfléchir à un outil permettant d’accompagner plus spécifiquement ces entreprises. Nous nous sommes appuyés sur le cadre légal luxembourgeois de la Société d’Impact Sociétal pour créer le FIT – Financing Innovation Tool, sous la forme d’une SARL agréée SIS.
Le FIT a été conçu pour financer des entreprises à impact innovantes dans les pays du Sud, avec une approche attentive à leur stade de développement, à leur modèle économique et à leurs besoins spécifiques. La coopération luxembourgeoise a accompagné la mise en place de cette initiative, avec l’objectif de permettre ensuite à cette dynamique de s’ouvrir plus largement à la philanthropie .
Le FIT se définit comme un fournisseur de « capital catalytique ». En quoi cette approche permet-elle d’accompagner les entreprises différemment ?
Le capital catalytique permet d’adapter le financement aux besoins de l’entreprise, tout en conservant un niveau d’exigence élevé dans la sélection et l’analyse des projets. Cela permet d’investir dans une entreprise qui offre de belles perspectives à un moment où son niveau de risque est encore perçu comme trop élevé par la plupart des investisseurs d’impact.
Nous cherchons des entreprises qui proposent des solutions innovantes ayant un impact positif sur les populations vulnérables, mais également à comprendre leur modèle économique, leur trajectoire et le rôle que notre intervention peut jouer. L’objectif est ensuite de créer un effet de levier en permettant à d’autres investisseurs de rejoindre la dynamique.
Zamuka Future of Work Fund illustre bien cette approche. Créée au Rwanda, cette entreprise propose un modèle innovant de financement de l’éducation supérieure et professionnelle, notamment à destination des populations rurales et des femmes. Le crédit est partiellement garanti par les établissements de formation et le remboursement ne commence qu’une fois que l’étudiant a trouvé un emploi. Il est ensuite flexible et proportionnel à ses revenus.
Lorsque Zamuka a souhaité accélérer son développement, un financeur s’était engagé à apporter 3,2 millions de dollars de dette senior, à condition qu’une dette subordonnée soit apportée par un autre investisseur. Le FIT est alors intervenu avec un crédit subordonné de 600 000 dollars sur huit ans. Cette intervention a permis d’activer la dette senior puis de mobiliser des financements supplémentaires. Aujourd’hui, Zamuka accorde des crédits à plus de 9 000 jeunes étudiants dans quatre pays.

Cette capacité d’adaptation repose notamment sur le modèle « Donate to Invest ». Comment fonctionne-t-il concrètement ?
Le concept de « Donate to Invest » consiste à mobiliser des financements sous forme de donations, intégrés aux fonds propres du FIT. Ces ressources peuvent ensuite être investies à travers différents instruments : dette, dette subordonnée, dette convertible, participation au capital ou garanties.
Cette diversité est importante parce que chaque entreprise est différente. Nous pouvons adapter l’instrument, sa durée ou sa structure en fonction de son niveau de maturité, de sa trajectoire et de ses besoins. Certains investissements peuvent ainsi être réalisés sur cinq à huit ans, voire davantage.
Cette flexibilité permet d’accompagner l’entreprise dans le temps et de faire évoluer le financement avec son développement. Une fois les investissements récupérés, les ressources peuvent être réinvesties dans d’autres entreprises à impact innovantes.
Une donation au FIT n’est donc pas un financement ponctuel : elle peut être réutilisée dans le temps et contribuer à financer plusieurs entreprises successivement. C’est cette combinaison entre capital philanthropique, logique d’investissement et capacité d’adaptation qui permet au FIT de jouer pleinement son rôle catalytique.
Le FIT intervient à des moments clés du développement des entreprises. Quels critères permettent de concilier exigence, impact et accompagnement ?
Deux prérequis sont essentiels. Le premier concerne la viabilité économique : l’entreprise doit avoir un modèle économique viable ou présenter des perspectives solides pour le devenir. Le second concerne l’impact, qui doit être intentionnel, positif et mesurable à travers des indicateurs clairs.
Notre objectif n’est donc pas uniquement de financer une entreprise ayant un impact positif à court terme, mais d’accompagner des modèles capables de se développer et de maintenir cet impact dans la durée. Nous cherchons ensuite à identifier le moment où notre intervention peut réellement faire la différence dans leur trajectoire.
Albedo Solar, au Guatemala, en est un bon exemple. L’entreprise développe des solutions de leasing d’équipements solaires destinées à des communautés vulnérables, en associant financement, installation, maintenance et accompagnement technique.
Après plusieurs années d’activité, Albedo souhaitait accélérer son développement, mais son historique restait encore trop limité pour accéder au financement bancaire. Le montant recherché était par ailleurs trop faible pour certains fonds de venture capital. Le FIT est alors intervenu comme premier financeur externe, avec un financement de 600 000 dollars sans garantie formelle.

Deux ans plus tard, Albedo avait mobilisé 1,2 million de dollars supplémentaires auprès d’autres investisseurs. Sur la dizaine d’investissements réalisés par le FIT, six entreprises ont déjà levé des financements additionnels, pour un montant total de près de 20 millions d’euros.
Au-delà du financement initial, cette approche implique une véritable logique d’accompagnement. Comment se traduit-elle dans la relation avec les entreprises financées ?
Le financement est essentiel, mais il ne peut pas être dissocié de la compréhension du modèle et de son évolution. Les entreprises que nous accompagnons évoluent dans des environnements très différents. Il est donc important de comprendre leur réalité, leurs contraintes et leur trajectoire avant de définir la manière dont nous pouvons intervenir.
Cela demande de la rigueur dans la sélection et l’analyse, mais aussi une capacité d’adaptation. Notre rôle n’est pas d’imposer un modèle financier prédéfini, mais d’identifier avec l’entreprise la solution qui correspond le mieux à sa situation et à l’étape qu’elle souhaite franchir.
Cette approche permet également de construire une relation dans la durée et de préparer progressivement l’arrivée d’autres investisseurs. Le capital catalytique a vocation à créer les conditions permettant à l’entreprise de gagner en maturité, de démontrer son potentiel et, à terme, d’attirer des financements complémentaires.
Face aux besoins croissants de financement des Objectifs de Développement Durable, quel rôle les family offices peuvent-ils jouer dans cette dynamique ?
Il existe aujourd’hui un besoin de développer davantage de véhicules de capital catalytique pour augmenter les ressources disponibles en faveur des Objectifs de Développement Durable.
En effet, le capital catalytique facilite les connections entre l’aide publique au développement, la philanthropie et l’investissement à impact. Il permet d’utiliser du capital philanthropique dans une logique d’investissement, avec des instruments adaptés aux besoins des entreprises et la possibilité de créer ensuite un effet de levier auprès d’autres investisseurs.
C’est une approche qui peut naturellement intéresser les family offices, pour lesquels philanthropie, investissement et impact peuvent être complémentaires. Ils peuvent contribuer en apportant des ressources financières, mais aussi leur expérience, leurs réseaux et leur capacité à s’inscrire dans une vision de long terme pour générer un impact en ligne avec leurs valeurs et leurs objectifs.
La coopération luxembourgeoise a joué un rôle important dans le lancement du FIT, et l’enjeu est désormais d’y associer des philanthropes pour accélérer son développement.
Pour ADA, cela ouvre une nouvelle étape : celle d’un modèle construit au Luxembourg, avec une expertise de terrain de longue date et qui s’ouvre aujourd’hui à d’autres partenaires. Le capital catalytique n’a pas vocation à remplacer les autres formes de financement, mais à contribuer à les faire émerger, en accompagnant les entreprises au moment où elles en ont besoin et en créant les conditions de leur changement d’échelle, pour étendre leur impact auprès des populations vulnérables.